Anti tour, AlterTour, Dé tour de France : entretien avec un Vannetais vélorutionnaire

Mathieu Vélo, Revue de presse

Jean-Jacques, militant au groupe libertaire Lochu (Vannes), tu as participé pour la deuxième année consécutive à deux événements liés au « militantisme cycliste », lequel englobe des problématiques sociales comme les moyens de transport, l’aménagement des villes et de la voirie, le rapport à la vitesse, à l’environnement, à autrui et même à sa propre santé. Peux-tu nous présenter rapidement chacun de ces événements et leurs objectifs respectifs ?

Jean-Jacques :

En fait, j’ai participé à trois mobilisations de ce type.
J’ai commencé par « le détour » en Bretagne en 2007. « Le détour« , c’était un tour cycliste décroissant qui a eu lieu en même temps que le tour de France. C’était un anti tour ou plutôt un AlterTour avant la lettre, initié par de jeunes décroissants de Nantes. Les participants venaient de toute la France. Ce « détour » visait à rencontrer des pratiques alternatives (agriculture, maisons écolos, lieux de vie). « Tour et détour » selon le rapport entre les mots « faire et défaire ».
Sur ce modèle a été créé, de manière complètement indépendante, le « cyclo foncier » devenu « cyclo paysan« . J’étais le seul à avoir fait les deux. Au début, le cyclo foncier se focalisait sur l’accès à la terre, d’où son nom. Mais, très vite, il est apparu que l’accès à la terre devait être lié à un mode de vie paysan et non pas d’exploitations agricoles. Par l’accaparement (Marx disait « appropriation privative« ) des terres par une minorité d’anciens paysans transformés en exploitants agricoles, l’ensemble de la population française a été exclue du territoire que l’Etat est censé lui attribuer. Cet accaparement se fait au bénéfice des seules grandes sociétés capitalistes (chimie, semenciers, grande distribution). Le cyclo paysan a donc pour but de porter cette thématique de l’accaparement auprès des institutions agricoles (Chambres d’agriculture, Mutualité Sociale Agricole, Safer, Crédit agricole, services de l’Etat et administrations locales). Nous avons presque toujours été accueillis et soutenus par des paysans de la confédération paysanne en agriculture biologique et quelques communes qui voulaient revivifier la vie rurale et développer l’autonomie alimentaire. Le cyclo paysan promeut l’installation de petits paysans en poly-activités (travail partiel dans le tertiaire ou le secondaire). Plusieurs participants étaient des jeunes urbains, installés ou en recherche de terres.
« L’AlterTour » est né en 2008, sans lien organique avec le détour, bien que quelques participants du détour aient pris part à l’AlterTour. L’AlterTour « pour une planète sans dopage« , « vers la sobriété énergétique » est réellement l’anti Tour de France et cherche à relier et aider par des manifestations (vélorution) des pratiques alternatives diverses (agriculture biologique, constructions écologiques, énergies indépendantes, opposition à l’urbanisation, lieux alternatifs…). L’AlterTour est un projet plus vaste et plus général.

Détaille nous l’organisation du « détour », du « cyclo paysan » et celui de « l’AlterTour », leurs points communs, leurs différences.

Jean-Jacques :
Pour le « détour », un noyau de décroissants avaient pris des contacts et préparé le trajet. Nous étions en autonomie complète : gamelles, camping sur le terrain des accueillants. Il n’y avait pas de caisse commune, chacun achetait sa nourriture. Nous étions une vingtaine de cyclistes à rouler. La participation était à la carte. Ce détour a eu lieu pendant le tour de France durant 3 semaines. La pratique cycliste était en autogestion. Les soirées étaient organisées autour de débats et de conférences.
Pour le cyclo paysan, qui a lieu en avril, nous étions en autonomie : couchages, gamelles, mais cuisine et caisse communes, et, en raison de la saison, pas de tentes. Tout ce qu’on achetait était en bio. Sinon, nous faisions beaucoup de récupération pour la nourriture, surtout la première année, en Bretagne. La deuxième année, elle, s’est faite dans le Nord. Les cyclos durent deux semaines. Le cyclo paysan réunit une vingtaine de cyclistes en permanence mais trois fois plus de participants à la carte. Une poignée a fait tout le parcours.
L’AlterTour change de région chaque année. Il s’étale sur plus d’un mois. La date de départ est calée sur celle de Tour de France. Il a des véhicules pour porter les bagages et les cyclistes fatigués (!). Ceux-ci ne sont donc pas en autonomie complète. L’AlterTour est parrainé par des entreprises et associations écologistes. Contrairement au détour et au cyclo paysan, l’AlterTour est payant : nourriture et hébergement. Car l’AlterTour indemnise les accueillants : agriculteurs ou associations. Il en coûte à peu près 26 euros par jour. Je n’ai participé qu’aux AlterTours de 2010 et 2011 (pas 2008, ni 2009). La participation est à la carte : nous commencions à 20 mais nous finissions à plus de 50 à rouler tous les jours, avec un pic de 100 en 2010 à Saint-Malo et Jersey. Jersey, paradis fiscal, où nous sommes allés en ferry + vélo pour dénoncer le dopage financier. L’AlterTour a deux salariés à l’année, avec des assemblées générales de bénévoles, plusieurs fois par an, qui organisent le trajet.
Le détour en Bretagne et les cyclo-paysans faisaient autour de 800 km ; l’AlterTour 1500 (ouest et centre de la France en 2010 ; pour 2011 : Genève, Alpes, Camargue, Cévennes, Larzac).
Dans le cadre d’un canevas organisé à l’avance, ces trois activités se faisaient en autogestion. Le cadre lui-même est réalisé en autogestion. Une autogestion assumée et revendiquée, même si les libertaires y sont en très petite minorité ! C’est important de noter cela : l’air du temps est à l’auto-gestion des luttes et même de simples pratiques alternatives. Le mode d’organisation hiérarchisé de la bourgeoisie et de ses appendices léninistes est spontanément écarté !

Y a-t-il un portait type de participant-e-s à l’AlterTour, au cyclo foncier tour ? Rencontre-t-on le même type de personnes ? Age, sexe, classe sociale, urbains/ruraux… etc…

Jean-Jacques :
Il y a quelques rares enragés qui ont fait les 3 (dont moi, rires !). Le public détour et cyclo paysan est très proche, avec cette différence que le cyclo paysan est axé sur une problématique d’accès à la terre.
L’AlterTour a un public plus large : de par la contrainte financière et l’aide motorisée au trajet. Mais si beaucoup de participant-e-s ne sont pas des cyclo touristes, dès le troisième jour, tout le monde a le même rythme. Ce n’est pas une activité très difficile. On n’a pas vu de démission. C’est pour ça que je pense que ces différentes manifestations sont complémentaires et non concurrentes : chacune a de bonnes raisons d’être.
Dans chacune des expériences, il y avait mixité complète avec la parité hommes / femmes.
L’âge des participant-e-s en moyenne court de 20 à 45 ans même s’il y a eu des pré adolescents et quelques vieux.
Il n’y a presque que des urbains.

Tu as croisé des individus engagés sur d’autres thématiques, quelles sont-elles ? Qui dit engagé-e-s, dit débats démarrant spontanément ! As-tu souvenir de discussions qui t’ont particulièrement marqué ?

Jean-Jacques :
Il y a à chaque fois un noyau de libertaires : j’ai rencontré un militant de la Coordination des groupes anarchistes (CGA) de Toulouse.
La composition politique des participants est majoritairement décroissante et écologiste. Les apolitiques (présents uniquement dans l’AlterTour) étaient les moins nombreux et se sont très bien intégrés.
L’alimentation est surtout biologique, dès que possible, avec des menus végétariens et des menus omnivores. L’AlterTour, par décroissance, fait un effort particulier pour l’alimentation végétarienne (bien qu’elle ne soit pas exclusive). Il y a eu quelques débats houleux entre des végétariens et des omnivores, lors du détour et de l’AlterTour (mais pas au cyclo paysan). Les végétariens ont eu un très bon rendement sportif… contrairement à ce que d’autres voulaient penser.
L’autogestion était unanimement pratiquée et acceptée… sauf par un trotskiste sur l’AlterTour, avec qui j’ai eu une confrontation très dure, sur ce sujet : ces gens-là n’acceptent toujours pas l’autogestion, l’autonomie ouvrière !
J’ai eu une discussion très courtoise avec un camarade de la CGA sur la prise de décision à la majorité, ou à l’unanimité… Nous avons gardé chacun nos opinions respectives (rires).

Sur Vannes, y a-t-il un militantisme pro vélo dans ses dimensions sociales et écologiques ?

Jean-Jacques :

Vélorution a disparu, vélomotive l’a remplacé. Mais vélomotive n’a rien fait avec l’AlterTour, ni avec le cyclo paysan en Bretagne. Vélomotive, accaparée par les discussions en commission avec les administrations, s’étiole, alors que se développe la pratique spontanée du vélo en ville…

Source : http://anars56.over-blog.org/article-anti-tour-alter-tour-de-tour-de-france-entretien-avec-un-vannetais-velorutionnaire-85440099.html