Larzac : histoires d’une lutte

Pauline Edition 2022, Auvergne-Rhône-Alpes, Agriculture, AlterTour, Alimentation, Lutte

Le 7 août s’est déroulé au GAEC des Truels du Larzac. Après la grosse étape de la veille, cette journée a commencé à la vitesse de nos vélos dans une pente à 11% : lentement. Le petit déjeuner s’est étendu jusque 9h30. Puis, pendant que certain.e.s ont continué à vitesse piéton avec une balade à pied accompagnée de multiples explications sur la flore locale du plateau du Larzac avec Thomas, d’autres ont accéléré le rythme en testant les speed bike, ou « velotos » avec l’asso INVD.

INVD (innovation véhicule doux) promeut le développement de la mobilité douce en milieu rural, avec des vélos allant jusqu’à 45 km/h, permettant par exemple de transporter des marchandises, i.e. des enfants, tout en étant concurrentiel face à la voiture : certains prototypes possèdent des cabines fermées pour protéger des intempéries, proposant ainsi un modèle de véhicule qui consomme 20 fois moins d’énergie que la voiture avec des usages similaires.

Les alter cyclistes ont pu reposer leurs mollets sur ces vélos à propulsion électrique et rejoindre la ferme de La Blaquière, haut lieu de militantisme lors de la lutte du Larzac. Dans les années 70, le projet d’extension d’un camp militaire doit mener à l’expropriation de centaines de paysans éleveurs et agriculteurs du Larzac. Cela entraîne un mouvement de désobéissance civile non violente contre le projet d’extension. La lutte durera de 1971 à 1981, avec l’abandon du projet d’extension suite à l’élection de François Mitterand.
Lutte initialement familiale autour de la défense de la terre, elle sera bientôt rejointe par de multiples étudiants (dans le contexte post mai 68), ainsi que par la communauté de l’Arche et son fondateur, Lanza del Vasto, qui initiera les militant.e.s à la non violence. Ensemble, les militant.e.s de divers horizons construiront la Bergerie de la Blaquière entre 1973 et 1976.  Cet édifice est impressionnant par la qualité de la construction, qui reprend des techniques anciennes de construction en pierres, alors même qu’aucun.e militant.e n’avait de compétence dans ce domaine. Elle est le témoin de la force de l’intelligence collective, et restera un fort symbole de la lutte paysanne du Larzac. 


L’après-midi, nous avons découvert plus en détails le lieu qui nous héberge : le GAEC des Truels. Nous avons commencé par visiter l’ancienne bergerie, construction typique du coin avec une « voute jasse ».

La ferme était en activité dès le Moyen-Âge. Dans les années 20, une famille y était installée avec un troupeau de 50 à 60 brebis. Ils livraient alors le lait sans le transformer, et vendaient des fagots de bois au boulanger, ce qui faisait difficilement vivre la famille.
Dans les années 70, cette ferme faisait partie de la zone d’extension militaire. Comme elle était en relativement bon état par rapport à d’autres fermes, les militaires décidèrent de l’occuper. Avant qu’ils arrivent, la communauté de l’Arche avait eu le projet de s’y installer. Il est probable que l’information soit arrivée aux oreilles des militaires, qui sont arrivés en premier. Néanmoins, en octobre 1974, au cœur du rude hiver, la communauté de l’Arche vient également occuper la ferme. Pendant quelques jours, il y eut une étrange cohabitation entre les militaires et les occupants de l’Arche. L’armée quittera la ferme au bout de 10 jours, ne supportant plus les conditions hivernales très rudes.L’Arche va très rapidement améliorer l’état de la ferme, et le vieux four à pain sera remis en marche. De vieux paysans du coin donnèrent des brebis et un troupeau se constitua. Le lait va alors commencer à être intégralement transformé sur place. La ferme devient la maison commune de la communauté de l’Arche, avec le devenu célèbre « Bal du samedi soir aux Truels ».
L’occupation de la ferme de 74 à 81 étant illégal, les habitants avaient mis en place un système avec des talkie walkie pour se prévenir de l’arrivée des militaires, ainsi qu’un système de chaînes pour s’accrocher en cas d’opération d’expulsion (même si les militaires ne reviendront jamais sur la ferme). En 1981, la lutte étant gagnée, tous les bâtiments et les terres de la ferme sont transférés à la SCTL (société civile des terres du Larzac). 


Aux Truels, comme pour de nombreuses fermes situées sur la zone d’extension, les personnes qui travaillent sur place ne sont pas propriétaires des terres ni des bâtiments agricoles ; ils appartiennent soit au GFA (groupement foncier agricole composé de particuliers, généralement des militant.e.s, qui délèguent la gestion des terres) soit à l’Etat. En 1985, la Société Civile des Terres du Larzac (SCTL) est créée. Elle permet de gérer le patrimoine foncier que l’Etat met à disposition des paysans et habitants du plateau (l’Etat fait un bail emphytéotique à la SCTL). La SCTL est gérée par les fermiers du Larzac. Les personnes qui ont leur activité et habitent sur la ferme bénéficient d’un prêt à usage : la maison qu’ils habitent a une valeur d’usage (VU), ils l’utilisent sans en être propriétaire. Quand ils rejoignent le GAEC, ils payent la valeur d’usage et quand ils quittent le GAEC il y a ré-estimation de la VU. Ici, sur la ferme des Truels, ils sont 5 et comme ce n’est jamais arrivé que les 5 partent en même temps, il n’y a jamais eu de vente.
La SCTL et le GFA sont propriétaires à eux deux de plus de 8 000 ha de terre sur les 100 000 ha du Larzac, et dès qu’une ferme ou des terres se libèrent sur le plateau, le GFA se positionne pour le rachat.
La SCTL n’ayant pas le droit de faire du commerce, d’autres structures filles ont été créées, par exemple pour gérer la vente du bois et la production d’énergies renouvelables (panneaux solaires photovoltaïques).. Le bénéfice de ces structures revient ensuite à la SCTL qui décide de la manière de le réinvestir (rénovation de bâtiments agricoles, pastoralisme, installation de panneaux photovoltaïques, création d’un réseau de chaleur…).


Mais revenons aux Truels : en 2002, la ferme connait de gros problèmes de renouvellement des personnes car la vie y est difficile. La communauté prend fin en 2002. Depuis 2002, un projet agricole s’est constitué autour d’un GAEC pour la fabrication de pains et de fromages de chèvre et de brebis.
Aujourd’hui, ils sont quatre à travailler sur le fromage et un boulanger. Le pilier de leur modèle économique repose sur la vente directe de leurs produits sur 5 marchés. Ils ont 4 semaines de vacances par an et un week-end sur deux de libre.
En ce qui concerne la boulangerie, le paysan boulanger fait lui même son blé, avec la moisson en été qu’il descend à la meunerie. Dans son four à bois, il peut faire des fournées allant jusqu’à 80 kg de pain. Il fait en général 2 fournées par semaine et 1 en plus en été. Le pain est pétri à la main.
Du côté de la bergerie, les bêtes sont dehors de fin avril à début décembre. Un enjeu est qu’ils ne sont pas dépendant pour le foin, alors que les prix augmentent fortement. Les brebis sont au nombre de 150, réparties en trois lots : celles nouvellement nées (entre janvier et février), les vieilles brebis qui n’ont pas mis bas cette année, et les jeunes brebis de 1 an (qui ne vont pas à reproduction la première année). 20 chèvres sont également hébergées sur place.


La ferme tente de fonctionner en économie circulaire : les cochons se chargent des « déchets », ils consomment le petit lait du fromage (interdit de le vider dans la nature) ainsi que le du son de blé du pain. La laine des brebis pourrait également être utilisée pour des matelas ou de l’isolation (elle n’est pas adaptée pour le fil), cependant il existe très peu de filière ! Au 20e siècle, il y avait 3 filatures de laine dans le coin, alors qu’aujourd’hui plus personne n’en veut. Le problème réside également dans le lavage de la laine, pour lequel il n’existe que 2 endroits en France, et l’un est fermé aujourd’hui …
Sur la ferme, tous les chevreaux mâles sont destinés à l’abattoir, mais la filière chevreaux est quasi inexistante en France, aussi la viande est écoulée plutôt en Italie ou au Portugal …
Sur cette note un peu triste, j’enchaine avec quelques faits rigolos et/ou intéressants que j’ai pu noter pour vous : 

  • Les béliers sont installés non loin des brebis pour créer un cocktail d’hormones (flushing) et déclencher les chaleurs.
  • La ferme est située dans la région du Roquefort, produit à partir du lait de brebis de race Lacaune.
  • Les chèvres ont besoin de promontoires pour montrer leur domination. 
  • La ferme produit des fromage à base de lait cru. En effet, la pasteurisation élimine toutes les bactéries y compris les bonnes, ainsi un lait pasteurisé est « mort ». Les exigences sanitaires sont renforcées pour du lait cru (stockage à 8 degrés pour pré-fermentation, nettoyage à l’eau chaude de tout le système de traite nettoie entre deux traites, etc). 
  • Lors de la lutte du Larzac, un vétérinaire venu de Lyon a formé les néo-ruraux au soin des brebis. Cela a donné lieu à une nouvelle organisation pour le travail de vétérinaire sur le plateau (AVEM : Association Vétérinaires Eleveurs du Millavois) : au lieu de payer le vétérinaire à la consultation, les éleveurs payent une cotisation à l’année donnant lieu à des visites aux moments clés de l’année (juste avant la lutte entre les boucs et la reproduction, avant la mise à bas, etc). Il s’agit d’une logique de soin préventive et non curative. Les soins intègrent également la présence d’agronomes pour travailler aussi sur l’alimentation. Le Larzac a été un des pionniers de ce système en France. 
  • Pour faire du fromage, on mélange du lait, de la présure et du petit lait (qu’on récupère du fromage fait précédemment). La présure vient de l’appareil digestif de petit ruminants (chevreau, agneau et veau), car ils ont dans leur intestin une enzyme qui leur permet de digérer le lait.

L’après-midi, nous avons eu un échange avec plusieurs militant.e.s très actif.ve.s lors de la lutte du Larzac. Comme mon article commence à s’étendre un peu trop, mais que les échanges ont été hyper intéressants, je ne peux m’empêcher de vous en mettre quelques bribes sous la forme de tirets :

  • Les marches militantes sur Paris étaient organisées en hiver pour être hors de la période de traite des brebis.
  • Économiquement, quelques 3 000 militant.e.s se sont mobilisés économiquement via le refus d’impôt : ils ne payaient pas les 3% des impôts destinés normalement à l’armée pour les donner à la lutte du Larzac. Il y a également eu la réception causasse de 2 lingots d’or reçus par voie ferrée !
  • L’un des intervenants a découvert la lutte dans les années 70 dans le métro de Paris ! Fils de paysan, il sortait tout juste de son service militaire qui l’a rendu anti-militariste, et le voilà qui débarque sur le Larzac pour y rester jusqu’à aujourd’hui !
  • Mitterand leur a dit après son élection « nous nous devons réciproquement la victoire » (s’étant positionné contre le projet d’extension militaire, il a gagné les votes de l’ensemble des habitants du plateau, y compris de l’extrême droite !)
  • Le Larzac est la seule zone en France où il y a plus de paysans aujourd’hui que dans les années 70 : ici, quand un paysan part à la retraite, il y a 10 candidats pour le remplacer.
  • La lutte de Notre-Dame-des-Landes a demandé à l’Etat de reproduire le modèle de SCTL du Larzac, mais l’Etat a répondu « jamais un autre Larzac », car pour l’Etat ce fut un échec, alors que cela a énormément redynamisé le territoire.
  • Le collectif des Faucheur.se.s volontaires de lutte contre les OGM est né en 2003 sur le plateau du Larzac.
  • Le plateau abrite également un collectif d’aide aux migrants.

La journée des Altercyclistes a également été ponctuée de parties de coinche endiablées, et d’impressions via le kit de sérigraphie pour customiser sac à vrac, serviette de bain, t-shirt de vélo, ou encore culotte aux couleurs du tour !

Un concert accompagné d’un magnifique coucher de soleil ont achevé cette super journée aux Truels.

Léa