Pédale camarade, le nouveau monde est devant toi !

Pauline Edition 2022, Auvergne-Rhône-Alpes, Agriculture, Alimentation, Alter-D-tour, Revue de presse, Vélo

Initiative – Démarrés mi-juillet, l’AlterTour et l’Alter-D-Tour rallieront Clermont-Ferrand fin août. Ils rassemblent plus de 500 cyclistes de tous âges, à la rencontre de lieux de vie et de production écoresponsables.

Retournac (Haute-Loire), envoyée spéciale.

La ferme des Fromentaux, ça se mérite ! Par grappes, la vingtaine de participants à l’Alter-D-Tour 2022 rejoignent leur lieu d’étape, à Retournac (Haute-Loire), au cœur de l’Auvergne. Partis à 9 heures, ils ont parcouru une trentaine de kilomètres, dont pas mal de côtes, et, à la fin, un sacré raidillon qui éprouve les mollets, surtout quand on pédale sur des vélos lestés de lourdes sacoches contenant matériels de camping, vêtements et ravitaillement pour plusieurs jours. Cette fois, les légumes, la viande et le pain seront fournis par leur hôte, boulangère paysanne, ou achetés à des producteurs locaux.

Depuis deux ans, l’Alter-D-Tour propose aux amateurs de vélo de sillonner une région de France, durant quelques jours ou plus, à la découverte de lieux de vie alternatifs ou de collectifs en lutte contre des projets écocides. Petit frère de ­l’AlterTour créé il y a quinze ans, l’Alter-D-Tour se déroule durant la même période, du 11 juillet au 27 août, mais sur un parcours restreint, comportant moins d’étapes et des temps plus longs pour partager la vie des accueillants, apprendre d’eux et leur donner des coups de main sur des chantiers participatifs. Le Tour est parti cette année de Nice (Alpes-Maritimes), tandis que le D-Tour démarrait de Bessèges, dans les Cévennes. Les deux se rejoindront à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) à la fin du mois d’août.

Faire de la ferme un lieu d’accueil et de transmission

La formule « ralentie » est plébiscitée par Vincent, la trentaine, originaire de Collonges-au-Mont-d’Or (Rhône). En 2013, quand il découvre l’aventure dans la région Bourgogne-Franche-Comté, c’est « tout un univers » qui s’ouvre à lui. Le jeune ingénieur a déjà la fibre écolo puisqu’il travaille dans une grosse association, Hespul, qui développe des projets photovoltaïques à partir de l’énergie solaire. « L’ambiance m’a plu, les rencontres et l’organisation en autogestion aussi. Et, au fil des années, cela ne se dément pas ! » explique celui qui n’hésite pas à se porter volontaire pour toutes les tâches collectives et à partager son expérience avec les nouveaux. Après huit AlterTour, il a trouvé son bonheur depuis deux ans avec ­l’Alter-D-Tour. Il est là pour trois semaines. Fleur, sa compagne, va le rejoindre une semaine avec Alix, leur fils d’un an et demi.

Après avoir planté leurs tentes dans le pré, les participants s’installent autour de la grande table, sous la tonnelle, pour un repas en commun préparé par leurs soins. À Retournac, c’est Terrie-Lou qui accueille le groupe. La trentenaire fait visiter la ferme où elle a grandi. Ses parents s’y sont installés au début des années 1980. Il y a dix ans, ils ont souhaité prendre leur retraite. Terrie-Lou décide alors de revenir. « J’aime cet endroit et quand on a la chance d’avoir des terres, il faut en faire quelque chose », affirme-t-elle. Elle expose au groupe de l’Alter-D-Tour les différentes activités qui se sont développées sur place depuis que le lieu est devenu une sorte d’écohameau où vivent quatorze adultes et six enfants. « Chaque famille a son habitat individuel et partage des espaces communs, développe sa propre activité et donne un coup de main aux autres quand c’est nécessaire », détaille la propriétaire. Aujourd’hui, Terrie-Lou se concentre sur la filière pain, qu’elle maîtrise du choix des semences jusqu’à la vente de sa production, en passant par la moisson et la transformation du grain en farine. Très attentive à produire du pain bio de qualité, elle sélectionne les graines, les trie mécaniquement, puis manuellement. Elle a également un moulin, qui tient dans un petit container à deux pas du fournil d’où sort la farine.

La jeune femme a décidé de faire des Fromentaux « un lieu d’accueil et de transmission ». C’est dans cet esprit qu’elle a ouvert la guinguette des Pimprenelles, qui propose une fois par semaine une soirée culturelle autour d’un repas festif. Des groupes de voyageurs, des exilés et des colos viennent régulièrement assister à la fabrication du pain ou participer à des ateliers. Parfois, ils aident aussi aux travaux en échange du gîte et du couvert. À l’occasion du passage de l’Alter-D-Tour, une conférence gesticulée féministe a été programmée. Documentée et drôle, cette performance de Marion Sanejouand, de la compagnie l’Un-Femme, rappelle utilement à chacune et surtout à chacun que si un homme sur deux est une femme, la juste place de ces dernières dans la société reste encore à conquérir.

Engagés contre les grands projets inutiles

Les thématiques de l’égalité femmes-hommes et de l’inclusion irriguent en effet l’Alter-D-Tour. Une lecture collective, liée au genre, est proposée le surlendemain autour d’un livre choisi par la librairie associative Pied-de-biche, située à Mézères, un village tout proche.

Mais le copieux programme d’étape des altercyclistes ne s’arrête pas là : « Demain, nous irons chez Renaud Daumas, un voisin maraîcher en traction animale, très engagé à France Nature Environnement et aussi élu écologiste indépendant au conseil général de Haute-Loire. Il est aussi l’un des fers de lance de la Lutte des sucs, qui s’oppose au doublement de la RN88, un grand projet routier inutile qui va détruire de précieuses zones humides dans la région », lance Jérôme, coprésident d’AlterCampagne, l’association qui organise l’AlterTour et l’Alter-D-Tour, très impliqué, lui aussi, contre l’artificialisation des sols.

Une fois effectuée la visite du site, les participants sont invités au rituel du briefing. « Il y a tout le temps des gens qui arrivent et qui partent. Donc, il nous faut à chaque étape présenter l’organisation, la répartition des tâches et le fonctionnement de la vie du groupe », explique Liam, la responsable de l’étape. Bruno, septuagénaire à la barbe et chevelure blanches, écoute les consignes d’une oreille distraite. Et pour cause : il les connaît par cœur, car c’est la neuvième fois consécutive qu’il fait ­l’AlterTour. «  L’idée d’aller rencontrer des producteurs à travers toute la France m’a motivé », se rappelle ce fidèle, cofondateur du journal la Décroissance, qui participe à chaque édition en quasi-intégralité, tandis, qu’en moyenne, les autres « alters » se joignent à l’aventure pour une semaine. Il s’est intéressé à l’AlterTour dès sa création en 2008. « Au départ, il s’agissait d’un événement créé par un collectif issu de la Confédération paysanne, de Greenpeace, d’Attac et d’autres organisations pour célébrer la lutte victorieuse contre la culture d’OGM en plein champ en 2007. Ils ont décidé de faire un tour de France à la rencontre de tous les paysans qui s’étaient impliqués dans ce combat. La logistique était tout autre : les cyclistes étaient escortés par un bus et se relayaient tous les 60 km pour effectuer des étapes de 180 km par jour. C’est ainsi qu’est née l’idée d’organiser, chaque année, un tour de France à vélo à la rencontre de celles et ceux qui produisent de la nourriture de qualité et se mobilisent pour la préservation de la nature », explique le militant écologiste.

Principes de base, l’entraide et la bienveillance

Pour Sylvie, la quarantaine, qui vit à Saint-Marcellin (Isère), entre Grenoble et Valence, c’est le baptême du feu. Arrivée la veille au soir, elle a découvert l’AlterTour par le bouche-à-oreille il y a un an. Peu sportive, elle est néanmoins adepte du cyclo-camping, très attirée par les circulations douces et surtout par l’idée de « rencontrer des personnes nouvelles, qui ont des modes de vie respectueux de l’environnement et mettent en œuvre leurs principes ». À la faveur d’une colo de son fils, cette professeure des écoles participe à l’Alter-D-Tour pour une semaine. Elle apprécie l’entraide entre les participants et la bienveillance comme « principe de base » dans le groupe. « Participer à cette aventure me permet de lutter contre l’éco- anxiété en constatant que des alternatives à la consommation outrancière sont possibles. À la rentrée, j’essaierai de faire partager cela à mes élèves, promet-elle. C’est important de se nourrir d’autres modes de vie et de production pour pouvoir les transmettre et battre un peu en brèche ce dont les enfants sont abreuvés par la télévision. » Son seul regret : « Il n’y a pas beaucoup de mixité sociale dans le groupe. Nous avons tous fait des études et nous sommes plutôt des intellos… »

Un tremplin vers un investissement associatif

Sur ce point, Salomé, 20 ans, qui intègre l’École normale à la rentrée, après deux ans de prépa « sciences sociales » à Lyon, est d’accord. Elle a découvert l’AlterTour il y a deux ans. En 2020, elle y participe avec son groupe de scouts, et l’expérience lui plaît. « Surtout l’aspect intergénérationnel, le fait que l’on vive en collectivité, que l’on soit en autogestion et que chacun puisse se voir confier des responsabilités. Avant, je n’avais connu que la famille et l’école qui sont des endroits très imprégnés de hiérarchie », se souvient la jeune fille blonde aux cheveux courts, qui, depuis, n’a cessé de rallier des amies à cette aventure. Pour l’édition 2022, avec Zohra, Anouk, Marine, Maïwen, Juliette et Manon, elles forment un groupe de sept camarades de classe à pédaler de concert. « On reste juste une semaine, mais c’était une bonne manière de passer du temps ensemble, entre filles, en apprenant des choses », complète Manon, qui a déjà participé à ­l’Alter-D-Tour l’an passé, dans la région de Blois.

Cela peut aussi être un bon tremplin pour un engagement associatif, et pourquoi pas dans la structure qui organise les AlterTour et Alter-D-Tour. À l’issue de leur périple, les participants sont invités à s’investir dans la mesure de leurs disponibilités dans la préparation des prochaines éditions. « Cela peut être en défrichant une région à la recherche d’accueillants, en alimentant le site Internet ou en donnant un coup de main pour gérer les inscriptions », détaille Jérôme.

Et le besoin en bénévoles est appelé à s’intensifier, vu l’engouement suscité par ­l’AlterTour, totalisant près de 500 participants qui auront découvert tout ou partie des 100 lieux alternatifs sélectionnés. « En 2022, en plus des AlterTour et Alter-D-Tour, des Échappées belles ont été créées sur le même principe. Les participants sont en totale autonomie et les groupes n’excèdent pas 20 personnes. La seule manière de faire grossir l’aventure sans la dénaturer, c’est de la démultiplier, analyse le coprésident de l’association. Pour beaucoup, s’engager à nos côtés est aussi une manière de ne pas rompre les liens tissés durant l’été. » Et d’ancrer dans leur quotidien les expériences vécues sur la route.

Eugénie Barbezat – L’Humanité