Au Bièristan, on rémunère le travail, pas le capital

Mathieu Auvergne-Rhône-Alpes, Edition 2020, Bière, Consommation, Environnement, Social

Depuis que nous sommes arrivés à Villeurbanne, tout le monde nous parle d’un pays fabuleux, une utopie à ciel ouvert, ici, dans le quartier Gatte Ciel. Dans ce pays hors du commun, on pratique l’autogestion, les différences de salaires ne sont dues qu’à l’ancienneté et on se partage le capital équitablement entre salarié·e·s. Dans ce pays, on fonctionne avec des produits bio et locaux et on entretient de belles relations avec les producteurs. Vous connaissez notre goût pour l’aventure, on n’a pas résisté, on a pris nos vélos et on a visité le Biersitan !

Nous préparons l’expédition, carte en mains, nous étudions le trajet entre l’Autre Soie et le Bièristan. Il faudra slalomer joyeusement entre les voitures et les trams pendant quinze minutes pour arriver à destination. Max nous a donné rendez-vous à l’entrée de service. Une fois le portail ouvert, nous garons nos vélos en quinconce contre le local technique. Nos montures harmonieusement entreposées, nous découvrons une magnifique terrasse ombragée d’un peu plus de 250 m².

« Bienvenue au Bieristan ! » Nous lance Max. « Installez-vous, on vous prépare des petits cafés et on vous présente le lieu. » Max est rejoint par Kévin. Nous regroupons quelques tables à l’ombre et la présentation commence.

Crédit photo : Bièristan

16 becs de bières artisanales

« Le Biersitan c’est un bar-restaurant implanté dans une ancienne usine de textile au cœur de Villeurbanne. Le bar compte pas moins de 16 becs de bières artisanales, bio et locales (- de 200 km). On organise un roulement entre les fûts des 19 brasseries partenaires. Nous proposons également du vin nature, des jus de fruit, des limonades artisanales… La cuisine est maison, de saison, bio et locale, sans oublier les fameuses soirées flammekueche cuites au feu de bois. »

Au départ il y deux bandes de copains entre Grenoble et Lyon. De leur aspiration à travailler autrement nait une association : les Vers Solidaires, en 2008, puis un bar-restaurant : le Court-Circuit, 2010, à la Guillotière à Lyon. Cette Société Coopérative et participative (Scop) repose sur deux principes : l’approvisionnement en circuits courts et la gestion collective par les dix salariés-coopérateurs. Après cinq ans d’expérience, l’équipe a envie d’essaimer, de créer d’autres entreprises avec la même utopie sociale. La Scop le Bièristan ouvre ses portes en 2015 à Villeurbanne, en cinq ans, elle passe de cinq à seize salariés-coopérateurs.

Crédit photo : Bièristan

On essaie de casser la verticalité

« Après un an d’ancienneté, les salariés deviennent automatiquement associés. On pousse à l’autogestion. Quand on rentre dans l’entreprise, tout le monde peut faire des propositions et prendre part aux décisions. Au début, on prenait toutes les décisions ensemble. Mais au-delà de 12 salariés-coopérateurs, ça devenait compliqué. A l’occasion de nos réunions hebdomadaires, on échange une heure en grand groupe et une heure en petit groupe. Quand les sujets dépassent les prérogatives du petit groupe, ils sont ramenés au collectif qui a une force de décision prépondérante. On réparti les décisions à prendre en 3 pôles : la vie des produits (qui rentrent et qui sortent), la vie du lieu (la communication intérieure/extérieure, travaux…), la vie salariale (ressources humaines). On recherche la polyvalence : on est tour à tour au service, à la plonge et on gère le lieu en faisant parti d’un des trois pôles. Tous les salariés sont patrons ! »

On rémunère le travail, pas le capital !

« L’entreprise ne gagne pas d’argent, 50% des bénéfices sont dédiés à l’investissement, les salariés se partagent les 50% restants. On débute tous au même salaire puis on gagne de l’ancienneté. On organise un tirage au sort pour désigner les délégués du personnel. Ils ont un rôle de médiation entre les salariés. Tous les deux ans, on organise une élection sans candidat pour élire les deux co-gérants de la Scop. Ils assurent le lien avec les banques, les propriétaires, la compta… Les co-gérants n’ont pas de rémunération supplémentaire pour leur mandat. Tout le monde est payé en fonction de son temps de travail. Les plannings changent régulièrement, on travaille tous trois soirs par semaine. Chaque salarié effectue 29 heures de service et plonge, 4 heures pour le lieu (réunions collective, réparations, organisation d’évènements…) et 1 heure pour réfléchir à un projet sans forcément d’objectif précis. »

Crédit photo : Le GrEnADe

Bâtir une alternative concrète au système économique actuel

En 2016, les équipes du Court-Circuit et du Bièristan créent le Groupement d’Entreprises Alternatives en Développement : Le GrEnADe. Cette Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) permet de mutualiser la comptabilité, l’analyse financière, la veille juridique, la formation professionnelle… C’est également un espace de diffusion des valeurs d’artisanat, d’autogestion et de circuit-court. Les deux entreprises ont établit une charte commune sur les salaires et sur les produits. Rapidement, l’Épicerie de l’Autre Côté de la Rue (proche du Court-Circuit) a rejoint l’aventure. Un des objectifs principaux du GrEnADe est d’accompagner les projets coopératifs d’anciens salariés du Court-Circuit, du Bièristan et de l’Autre Côté de la Rue. En trois ans, la Scic a vu naître cinq projets : La brasserie du Haut Buech, L’Auberge de Boffres, La Goupille, Magma terra et La Machine. La famille du GrEnADe s’agrandit et ce n’est qu’un début !