Entretien avec Mathieu 1/3 : l’histoire de l’AlterTour

Pauline AlterTour, communication, Témoignages

A l’occasion du départ de Mathieu, j’ai eu envie d’imaginer un interview au long court, parce que je me disais quand même, en quatorze ans il a dû en accumuler des histoires !

Cet entretien a duré deux heures, je l’ai retranscrit et séparé en trois épisodes, voici le premier qui met en lumière l’histoire de l’AlterTour, et celle, intrinsèquement liée, de son salarié.

Peux-tu nous raconter l’histoire de l’asso ?

Au départ AlterCampagne c’est un collectif informel, qui œuvre de 2004 à 2007 en organisant les journées mondiales d’opposition aux OGM. Ce collectif regroupe une vingtaine d’associations : Attac, la Confédération Paysanne, Greenpeace, le Réseau Semences Paysannes, Accueil Paysan et pleins d’autres…. La volonté du collectif est que la société civile s’empare de la question donc on propose des temps d’informations sur les OGM avec des projections de film, des débats ou des conférences, et aussi des temps festifs avec des concerts.

En 2008, pour fêter le moratoire qui interdit la culture d’OGM en plein champ, le collectif se structure en association et organise le premier AlterTour pour aller à la rencontre de celles et ceux qui se sont mobilisés contre les OGM, que ce soit les collectifs citoyens, les paysans, les communes qui ont pris des arrêtés interdisant localement la culture d’OGM, les équipes municipales qui ont fait des grèves de la faim pour alerter, des scientifiques qui ont alerté aussi sur la dangerosité… il y a beaucoup de monde à aller voir. En allant les rencontrer on passe par des lieux incroyables : des écolieux, des habitats collectifs, des fermes très engagées. Avec cette première édition, on a parcouru 3.400 kilomètres en 3 semaines !  

Comment vous avez fait ?!

C’était assez sportif. [rires] Avec le temps il y a eu des modifications de parcours pour être plus raisonnable. 

Image d’archive : des Altercyclistes fourbus en 2008

Qu’est-ce qui a changé d’autre par rapport à cette première édition?

A l’époque, il y avait très peu de bénévoles dans l’association, une équipe de huit, dix personnes. On créait des comités locaux dans chaque département, composés principalement d’accueillant.es, qui organisaient les étapes. Le programme était très dense et on rencontrait des accueillant.es sur toutes les pauses, même les pauses cacahouètes*! Quand on arrivait sur place, le repas était prêt, c’étaient les accueillant.es qui le préparaient. L’AlterTour leur payait cette prestation et ce qui représentait un très gros budget à l’époque. Il y avait beaucoup d’animations le soir : des conférences, des projections de film… comme on arrivait tard, souvent on avait loupé la première et on s’endormait devait la troisième [rires]. C’était sport mais c’était chouette, une très belle expérience.

*pour les néophytes, une pause cacahouète est une pause réalisée à mi chemin d’une matinée ou d’une après-midi où on roule, pour grignoter et reprendre des forces.

Exemple d’un comité d’accueil. Ça en fait du monde en cuisine !

Et toi, comment as-tu rejoint l’AlterTour ?

Moi j’étais étudiant en STAPS. Avec des copains, on était impliqués dans l’asso étudiante, on avait tous une sensibilité à l’écologie assez forte, on découvrait les valeurs d’horizontalité et d’autogestion. On avait envie de travailler et vivre autrement et ensemble. On a loué une ancienne ferme pendant deux ans où on vivait à une dizaine, sans compter les gens de passage. A cette période on vit donc ensemble et on se demande comment faire pour travailler ensemble, travailler autrement.

Mais quel rapport avec l’AlterTour ?

J’y viens ! Pour s’inspirer dans cette recherche de comment travailler autrement, on se programme un tour de France à vélo pour aller voir des maraîchers, des paysans boulanger… On vise le milieu agricole qu’on ne connait pas mais qui nous parle, on a envie que notre métier ait du sens, qu’on ait un impact et l’alimentation nous semble une bonne porte d’entrée pour l’écologie. En créant ce tour de France à notre façon, on tombe sur le site de l’AlterTour avec sa première édition en 2008. Plutôt que de reproduire quelque chose qui existe déjà, on décide d’aller voir. On débarque à cinq sur le tour et ça nous plait beaucoup.


Et ensuite ?

En rentrant, on se rend compte qu’on est sur des temporalités différentes : certains veulent se lancer tout de suite, d’autres attendre la fin de leurs études. Le bail précaire de la maison partagée se termine, on ne retrouve pas d’autre lieu et le collectif se sépare. L’AlterTour me reste en tête, à ce moment-là je suis en master 1, sport, loisir et développement territorial et je fais une demande de stage.

Je suis pris dans l’asso, pour 6 mois à 35h, comme coordinateur. Là j’apprends beaucoup. J’organise l’AlterTour 2009 avec une toute petite équipe. Ça me plait tellement qu’à la fin de mon stage je rentre au Collège Solidaire puis je demande à faire mon stage de master 2. A nouveau c’est 6 mois à 35h, mais l’UFR STAPS à Besançon pose une condition pour refaire le stage dans la même structure, c’est d’avoir une promesse d’embauche. Donc je valide mon stage et je suis embauché en octobre 2010 pour un CDD de 11 mois puis en CDI.

Comment as-tu continué à grandir une fois à ce poste ?

J’avais en tête le modèle du réseau associatif où j’étais avant, j’étais président de la Fédération des étudiants de Besançon, il y avait tous les mois une rencontre à Paris, avec toutes les Fédérations étudiantes des différentes villes et UFR. J’avais le modèle de cette vie associative très dense, où des choses se passent au niveau national et au niveau local avec un très fort investissement des membres à toutes les échelles. Dans l’asso étudiante à Besançon on était déjà dans l’autogestion, avec une grande ouverture des réunions à tous les adhérents, pas juste aux membres du bureau. Donc mon envie c’était de passer du petit collectif de six huit personnes à un collectif plus important où ça repose sur toustes, pas sur les deux ou trois personnes surinvesties.

Donc tu t’es concentré là dessus en arrivant ?

Pas vraiment : pendant les premières années, la préoccupation majeure c’était que le projet soit pérenne. On a commencé avec un déficit de 15 000€. On a fait un emprunt à la Confédération Paysanne et leurs amis, qu’on a remboursé pendant trois ans. Le besoin alors c’était de stabiliser les finances, pour ne pas disparaître ! Le slogan cette première année c’était « on ne sait pas si on va arriver au bout,  mais au moins on est parti ! »[rires].

Qu’est-ce qui a évolué?

La première année il y avait une prestation de préparation du repas par les accueillant.es qui coûtait très cher. Les participant.es payaient au repas, pas à la journée. Avec les copains, on avait pas un rond alors on n’avait payé que le petit déj’, on essayait de se débrouiller pour trouver de la bouffe pendant la journée mais c’était pas du tout une bonne chose…. parce qu’on en trouvait pas ! [rires] On essayait de négocier pour récupérer les restes mais on n’avait pas de quoi les transporter, on s’est retrouvé à mettre des carottes râpées dans un sac de t-shrits et tout ça dans la soute du bus !

Vous aviez quoi comme véhicules à l’époque d’ailleurs ?

La première année, il y avait un bus 45 places et on transportait une yourte sur son toit. Iels s’étaient dit, si on est en galère et qu’il pleut fort on monte la yourte et on est à l’abri. Elle n’a jamais servi parce que bon une yourte ça se monte pas en cinq minutes ! [rires] Sur le toit, il y avait aussi des bidons d’huile de friture recyclée parce que le bus roulait avec un mélange d’huile et de gasoil. En plus du bus, on roulait avec deux camions, un pour transporter les bagages et les vélos et un bibliobus, qui transportait des livres qu’on n’a pas lus ! Il y avait aussi une voiture logistique et la voiture du photographe.

L’iveco pour les vélos et les bagages version 2008, sans étagères aménagées !

Donc tu disais que vous avez changé le budget ?

Oui, on a revu la grille tarifaire. En 2009, on a eu des moments galère où les accueillants ne pouvaient pas faire à manger et on a dû se débrouiller. À ce moment-là, on s’est dit qu’on devait préparer les repas nous-mêmes, ce qui nous a permis de baisser le prix, parce qu’au début sur certains jours on était à 43€ par personne juste en bouffe !

Il y avait eu des dépenses énormes la première année : pour l’achat du stock de vélos, la location du bus et des Iveco, le salaire du chauffeur de bus, 2000 t-shirts… A la fin de la première édition, les vélos ont été vendus aux participants pour s’en sortir parce qu’on savait qu’on était en déficit. C’était la cata.

Les altercyclistes en t-shirt verts lors de la première édition.

Qu’est ce qu’il y a eu d’autre comme ajustement dans les premières années ?

En plus de la nourriture qu’on faisait nous mêmes, on a fait évoluer la logistique : en 2011, on a acheté le premier minibus, ce qui nous a permis d’économiser la location du bus avec chauffeur. La même année, on a diminué les étapes, comme on était dans une zone montagneuse on est passé à 30km par jour, comparé à 80 à 120 avant.

Aussi on a changé de vaisselle : on avait commencé avec de la vaisselle en porcelaine achetée chez Emmaus mais ça pesait une tonne. Grâce à une participante qui a fait un don spécifiquement pour ça, on a acheté des gamelles en inox et des bols en bambou.

Et dans l’orga ?

Au niveau de la vie de l’asso, on est restés peu nombreux.ses pendant des années. Quand on était quinze en plénière c’était le max, on tenait dans un salon d’appartement jusqu’en début 2015. Les plénières étaient des réunions du Collège Solidaire ouvertes aux adhérent.es, on y parlait surtout de l’administratif.

Rien à voir avec les plénières d’aujourd’hui !

Je me rappelle un rêve qu’on avait fait avec Marie, Romain, Clémence, Vincent, Aurélie et Anthony. On avait envie qu’on soit une cinquantaine aux plénières, que tout ne repose pas que sur quelques personnes et qu’on ait une vraie dynamique associative.

Comment vous avez fait pour transformer ce rêve en réalité?

On a commencé par travailler sur l’animation des plénières. Jusqu’en 2015, c’est moi seul qui les animait, c’était fatiguant pour tout le monde ! On a mis en place les binômes de préparation de la plénière et on a vachement travaillé sur les outils d’animation. On s’est dit, si on veut qu’il y ait du monde, il faut rendre ça chouette et éviter les débats qui s’enlisent, les ordres du jour peu réfléchis. On s’est rendu compte qu’il y avait une très forte envie de prendre la parole dans le collectif, mais en l’absence de cadre ça rendait les discussions interminables. Les prises de décision se faisaient beaucoup à l’épuisement.
On a structuré pour savoir combien de temps aller durer chaque sujet, qui animait, vers quoi on voulait aller… on a bossé pour chercher à identifier pour chaque point s’il s’agissait d’une transmission d’informations, une réflexion collective ou une prise de décision et se munir des outils d’animation qui correspondaient. Pour l’ordre du jour, on a commencé à faire en sorte que les sujets soient problématisés, par exemple plutôt que dire simplement « on doit parler de la banque », poser la question « doit-on garder la même banque, et si on change quels sont les critères ? ».

A partir de là ça a changé, on  s’est mis à être de plus en plus nombreux.ses.

Pour en revenir à l’AlterTour de manière plus générale, tu peux nous dire selon toi, quel est l’objectif ?

Vaste question ! Au départ, il servait vraiment à alerter et diffuser des idées, notamment sur les OGM. C’était ce que les ancien.nes appellent de l’agit prop, on est hyper visibles parce que toustes habillé.es avec des t-shirts de la même couleur, on distribue des flyers, on fait des prises de parole dans la rue… Le fond de l’AlterTour c’était vraiment sensibiliser, en organisant des événements d’ampleur à chaque étape, pour rassembler du public sur le passage des cyclistes. Ce sont des fondamentaux qu’on a un peu perdu avec le temps, mais j’ai l’impression qu’il y a l’envie d’y revenir. Le groupe de travail sur le militantisme va sûrement faire des propositions en ce sens.

Le groupe de travail sur notre rapport au temps en parle aussi.

Depuis le premier tour, on court après le temps. La critique la plus forte c’est que les participant.es manquent de temps. Ça a conduit à la diminution du kilométrage, mais ça n’a pas fait une forte différence puisqu’en parallèle il y a eu l’ajout de temps logistiques, avec la préparation des repas et la vaisselle. À contre-cœur ça on a raboté le programme, en enlevant dans un premier temps les conférences. Les personnes qui parlaient en conférences venaient d’ailleurs, alors on a privilégié la parole de celleux sur place, qui accueillaient et pouvaient nous parler du lieu sur lequel on se rendait. En plus de la question du temps, on avait aussi un vrai problème de fatigue, s’endormir devant les conférencier.es c’était dur pour celleux qui nous parlaient comme pour nous !

Exemple des temps de rencontres sur une journée en 2008, c’est intense !

Est ce qu’il y a eu d’autres changements sur le programme ?

Progressivement on a incorporé des actions militantes. La première action militante, en dehors des vélorutions, c’était en 2015 avec des barbouillages ou décrochages de panneaux publicitaires. C’est quelque chose qu’on avait envie de faire depuis longtemps mais qu’on s’interdisait car une partie des membres de l’asso était contre. Ça reste minoritaire dans nos modes d’action même si a fini par s’imposer, on en fait en moyenne deux par AlterTour.

Pour en revenir à la question, avant on était sur la sensibilisation du grand public, aujourd’hui on est plutôt sur la sensibilisation du groupe qui participe à l’AT avec pour objet les changements de vie. 

Comment s’est opérée cette transition ?

On s’est rendu compte que notre mission de toucher le grand public ne réussissait pas si bien et qu’on avait du mal à mobiliser localement. Les accueillant.es arrivaient à mobiliser leur réseau mais du coup on restait entre convaincu.es. Dans l’asso, notre objectif est de rester militant tout en allant toucher des gens qui le sont moins.
Ça fait du bien, quand on est très militant, d’être dans un groupe qui l’est aussi, c’est rassurant de se retrouver avec des gens qui ont les mêmes préoccupations, mais ça ne fait pas bouger les lignes. Alors qu’en s’ouvrant à un public plus large sur l’AT, on élargit le cercle qu’on touche. En même temps le tour s’agrandit, on est quand même passés de 120 participant.es la première année à 500 cet été.

A l’intérieur du bus 45 places, en 2008

Mais on reste quand même dans des profils qui se ressemblent parmi les altercyclistes.

Oui, ce côté de se conforter entre personnes soucieuses sur l’avenir de l’humanité sur la planète existe encore, et c’est important. Dans leur vie quotidienne souvent les altercyclistes se sentent en minorité, c’est un bol d’oxygène de venir à l’AT et de se rendre compte qu’on est pas seul.e à avoir ces préoccupations là et cette envie de changement.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’investir au début?

Je me suis investi pour le projet militant car son message politique me touchait beaucoup. J’étais convaincu de sa nécessité. Il y a aussi ce côté fou, un été sur l’AT c’est incroyable, bluffant !

Qu’est-ce qui t’a donné envie de poursuivre?

J’ai continué par envie de rendre la préparation aussi incroyable que le tour.

Est-ce que ça a marché ?

Moi ça me cause en tout cas ! Je suis content ! [rires]

Le magnifique bus 45 places !

Un grand merci à Angélique pour la relecture !